- Quel est votre rapport à Israël ? Venez-vous souvent ?
Jane Birkin : Cinq ou six fois dans ma vie : la première fois pour le festival de film de Jérusalem. J’étais invitée à voir Jane B par Agnes V ; j’ai emmené ma fille Lou, la fille de Doillon Lola, et Nourit, notre chef opérateur, nous a montré tout jusqu’à Mea Shearim, où j’ai aperçu un homme qui regardait dans une boite aux lettres… Il n’a rien trouvé, donc j’ai dis aux enfants : « Cet homme attend une lettre qui ne viendra peut-être jamais. »
L’homme âgé nous a demandé d’où nous venions : on a dit d’Angleterre et de France. C’était août ; il faisait très chaud : il nous a invitées chez lui à boire du jus de fruit pour les enfants (c’était il y a 24 ans ?). Il nous a expliqué qu’il avait vécu en Amérique. On a mangé des biscuits qu’il gardait dans une boîte, comme la maman de Serge [Gainsbourg NDLR]. Le « banga » était sorti d’un frigo un peu arrondi comme dans les années 50. Il était charmant.
J’ai dit à Nourit : « je voudrais l’embrasser ». Elle m’a dit : « Ne le fais pas ! » Alors on s’est serré la main, et en sortant, j’ai couru lui acheter un truc, dans la boutique de souvenirs. On lui a écrit un mot de « merci » avec les enfants… pour qu’il trouve une lettre la prochaine fois qu’il ouvrirait sa boîte aux lettres…
Ensuite on a filé car Jane B avait déjà commencé ! J’étais en retard, j’ai expliqué qu’on avait été invitées par un homme chez lui à Mea Shearim… Personne ne voulait nous croire. « Si si ! », criaient les enfants.
« Tout notre répertoire était de Serge [Gainsbourg] orchestré par Djamel Benjeles : une merveille »
Jérusalem était magique, le Mur de lamentations : une vision terriblement touchante ! Avec mes musiciens d’Arabesque (il y a dix ans), on a tous fait la queue avec émotion. J’ai demandé à Djamel si cela lui posait un problème de chanter, jouer « Arabesque » à Tel-Aviv. « Un honneur », a-t-il répondu. « Tu te poses trop de questions : être applaudi par eux c’est un honneur. Serge était juif. »
Tout notre répertoire était de Serge orchestré par Djamel Benjeles : une merveille. On a pu à cette époque jouer à Gaza, et bien sûr à Ramallah. Quand je montre un film, le mien par exemple, au Jerusalem film festival, je le montre aussi à Ramallah.
- Vous considérez-vous comme un peu juive, du fait de la judéité de Gainsbourg et de celle de votre beau-fils ?
« Quand j’étais avec Serge, j’ai voulu devenir juive par romantisme »
Jane Birkin : Ah quelle question ! Quand j’étais avec Serge, j’ai voulu être juive par romantisme. Le rabbin Williams [de la synagogue libérale de la rue Copernic à Paris, NDLR] a dit que c’était pas une bonne raison… Serge me dit : « De toute façon, compte pas sur moi pour t’apprendre des règles : je les connais pas ! Jamais été a une bar-mitzva, et je suis TELLEMENT juif qu’il n’a même pas fallu me circoncire : je suis né comme ça ! » J’ai insisté un peu, malgré le fait que ses parents ne pratiquaient pas, et Serge m’a dit : « MEME si tu fais une transfusion de sang, tu ne serais pas juive !!! » Alors LA j’ai arrêté, vexée !
Mes parents adoraient Serge et sa famille. Je dois dire que le MELANGE nous a beaucoup apporté, à nous les Anglais : les « roast beefs » sommes devenus plus charnels, plus affectueux. Mon père et mon frère s’embrassaient sur la bouche à la fin, comme des Russes, alors qu’enfant, mon frère devait appeler mon père « pater » en latin !...
« Serge était TRES drôle : il faisait rire tout le monde avec ses blagues belges et juives »
Serge était TRES TRES drôle : il adorait se moquer de moi et faisait rire tout le monde avec ses blagues belges et juives. J’étais jalouse ! Je voulais faire partie du « clan »… Une telle gentillesse régnait dans cette famille ! Il s’en foutait que je sois une « vraie » [juive NDLR] ou pas… Je dois dire que les parents d’Yvan [Attal, mari de Charlotte Gainsbourg NDLR] sont pareils : la même générosité pour Lou et pour moi. Cela me touche beaucoup…
- Avez-vous pris partie dans le conflit israélo-palestinien ou avez-vous préféré ménager les susceptibilités des uns et des autres ?
« Je prie, sans être religieuse, pour une solution : que la Palestine reconnaisse Israël, qu’Israël reconnaisse la Palestine »
Jane Birkin : Pendant la guerre de six jours, j’étais en Angleterre, et très jeune, Serge avait écrit un hymne. Il était ému à l’idée que son peuple soit repoussé vers la mer… Il avait raison, j’aurais fait la même chose. 20 ans plus tard, il était un peu moins enthousiaste… Mais je ne peux pas parler en son nom : vingt ans après sa mort, quelle aurait était son opinion ? Je ne sais pas… J’ai un tas d’amis juifs à Paris, en Israël, des mathématiciens, des écrivains, qui sont pour deux Etats, ou des artistes qui, avec beaucoup de courage, jouent en Israël et en Palestine, avec en plus le risque d’être traités de traîtres… Je prie, sans être religieuse, pour une solution : que la Palestine reconnaisse Israël, qu’Israël reconnaisse la Palestine, qu’il y ait de l’espoir, des deux cotés. Ca doit vous sembler très banal et très naïf ce que je dis, mais au moins « I care », et un jour ça arrivera.
- Pourquoi ne pas vous produire aussi à Jérusalem ?
Jane Birkin : Oh, j’aurais adoré jouer a Jérusalem, le rêve ! Mais on ne nous l’a pas proposé…
- A quel public avez-vous destiné votre spectacle : francophones ou hébraïsants et arabophones, jeunes ou moins jeunes ?
« Les chansons de Serge n’ont pas pris UNE ride… il était toujours 20 ans en avance sur son époque »
Jane Birkin : Serge est pour TOUT le monde : il a joué avec ses « Amerloques », ses « rastas », ses « roast beefs ». Il a réinventé le français, il est reconnu comme le plus GRAND des compositeurs, notre Apollinaire, notre Cole Porter. « Melody Nelson » a 40 ans ; elle n’avait pas été vendue à l’époque et a été RETROUVEE par des jeunes : Beck Wainwright, Johnny Depp… Les chansons de Serge n’ont pas pris UNE ride… Il était toujours 20 ans en avance sur son époque ; il est admiré dans le MONDE entier : standing ovation à Berlin, « sold out » à Sydney [en rupture de stock NDLR], et au Japon des larmes, une tendresse extraordinaires, des boutiques, des pubs en son nom AUTANT qu’en France…
Photo Franck Laguilliez
















